Lorsqu’on entend parler de traditions bretonnes, ce sont souvent les mêmes sujets qui reviennent sur la table, les crêpes, les bagadoù, les festoù-noz ou les légendes arthuriennes. Cependant la culture bretonne ne s’arrête pas qu’à ces éléments et possède en réalité une grande variété de croyances plus ou moins occultes qui étaient encore largement répandues il y a peu. Nous allons pouvoir en explorer quelques unes…
KALA-GOAÑV / HEVEN : LE HALLOWEEN BRETON
Lorsque la fin du mois d’octobre approche, on imagine souvent les citrouilles, les déguisements effrayants et la chasse aux bonbons d’Halloween. Cependant, derrière cette fête populaire anglo-saxonne se cachent des origines bien plus anciennes et mystérieuses. Aux origines se trouve la fête celtique millénaire de Samhain. Mois de novembre, retour de la saison sombre, fantôme et mort, la fête de Samhain et son penchant breton Kala-Goañv n’est peut-être pas aussi loin de nos traditions qu’on puisse le penser.
En 1897, un agriculteur découvre enterré sous 30cm de terre ce qui ressemble être les restes d’un sac en toile qui contenait plus de 550 fragments de bronze. Une fois les pièces reconstituées, on a pu découvrir une statue en bronze gallo-romaine et surtout, un calendrier incomplet. Parmi les informations qui ont put être reconstituées, on y a trouvé aux alentours de notre 1er novembre, une inscription, “Samonios”.
On retrouve ainsi sur le calendrier cette inscription : trinoxtion Samoni sindiu « la fête des trois nuits de Samonios aujourd’hui ». Le mois de Samonios correspondait au mois de novembre mais également à une fête se déroulant entre la fin d’octobre et le début de novembre.
Pour les celtes l’année était séparée en deux périodes importantes, la saison claire et la saison sombre. Samonios devait donc correspondre à la fête célébrant le retour de la saison sombre. Si Samonios a donné le mot « Samhain » dans les langues gaéliques, désignant le mois de novembre, ce même mois se dit en breton « du », ce qui veut littéralement dire « noir ». Ainsi, le mois de novembre en langue bretonne veut littéralement dire « le mois noir » et le mois de décembre, « kerzu » veut quant à lui dire « mois très noir ».
Si nous ne célébrons plus depuis longtemps cette fête, elle n’a pas pour autant entièrement disparut. Il existait encore de nombreuses croyances en Bretagne autour de cette période de l’année. On appelait Gouel an Anaon cette période c’est-à-dire « la fête des esprits-souffles ». Il fallait laisser de la nourriture sur la table de la cuisine et une bûche chaude dans la cheminée pour que l’Anaon, c’est-à-dire, le monde des morts, puisse venir se nourrir et se réchauffer.
Vous connaissez aussi probablement la célèbre tradition de Halloween qui consiste en sculpter un visage effrayant dans des citrouilles avant de déposer une bougie à l’intérieur de celles-ci. Et bien cette tradition n’a pas été inventée aux États-Unis mais a été importée par des migrants irlandais qui ont rapporté une tradition perpétrée lors de la période de Samhain. Cette tradition n’est pas non plus étrangères aux bretons puisqu’elle existait déjà bien avant la démocratisation de Halloween.
Aujourd’hui en Bretagne, la fête de Kala-goañv est souvent présentée sous la forme de foires, notamment de foires aux chevaux dans la région du Centre-Bretagne.
NOTRE-DAME-DE-LA-HAINE : UNE TRADITION CATHOLIQUE DISPARUE
Ce nom nous paraît tout de suite paradoxal, il associe foi catholique avec un concept pourtant rejeté par celle-ci. Notre-Dame-de-la-Haine est pourtant un symbole d’une tradition, d’une pratique bien réelle qui a perduré en Bretagne pendant plusieurs siècles, celle de statuettes représentant Saint-Yves-de-Vérité priées pour demander la mort d’autres personnes.
Cette tradition bretonne remonte au moins à 1620. Un breton souhaitant en finir avec son ennemi et n’ayant pu obtenir justice par des moyens conventionnels pouvait aller trouver une des nombreuses statuettes pourtant le nom précis de Saint-Yves-de-Vérité. On pouvait alors lui “vouer” une personne que l’on souhaitait voir mourir. Saint-Yves-de-Vérité jugeait alors le conflit. Si le voueur est dans son bon droit alors, son ennemi mourrait dans les 9 mois, cependant s’il avait tort alors le voueur se retrouverait frappé par la mort.
Les lieux connus pour abriter une statue de Saint-Yves-de-Vérité portent souvent le surnom de Notre-Dame de la Haine, c’est ainsi que fut surnommée une chapelle de Tréguier et une chapelle située à Trédarzec.
En 1855, dans une lettre du président de la Cour d’assises des Côtes-du-Nord au ministre de la justice, celui-ci évoque une affaire d’assassinat où une femme, après avoir voué son mari à Saint-Yves-de-Vérité sans succès, a eu recours à l’assassinat.
De par la nature peu compatible de ce rituel avec la religion catholique, certaines de ces statuettes ont pu être détruites. Des personnes ayant pratiqué ce rituel ont aussi pu être excommuniées.
LES HENT AR MARV : CHEMINS ABANDONNES DES VIVANTS
Si vous vous promenez dans la campagne bretonne, vous avez des chances de tomber au détour de votre voyage sur des petits chemins étroits bordés par de hauts talus et difficilement praticables en voiture, ou même à pied. Ces petits chemins portent les noms de “hent ar marv” “chemin de la mort” ou encore “hent an Ankou”, “chemin de l’Ankou”.

Ces routes ont toujours été décrites comme petites et surtout fort peu pratiques. Par les temps pluvieux, ont les décrit comme boueuses et défoncées au point où on préférait escalader les talus et marcher dans les champs à côté pour continuer sa route.
Plus tard, de nouvelles routes furent construites à côté des anciennes. Les “hent ar marv” furent abandonnées par les vivants mais pas par les morts… Les convoits funèbres devaient toujours passer par les chemins de la mort.
“On eût cru commettre un sacrilège, en conduisant un homme à sa dernière demeure par une autre voie que celle où l’avaient précédé ses père, grand-père, vieux-père, doux-père et tous ses aïeux, de temps immémorial.”
Ces chemins ne sont pas spécifiques à la Bretagne, ils existent partout en France voire également en Europe de manière générale. Des recherches archéologiques ont démontré la présence de nécropoles archéologiques parfois très anciennes à proximité de chemins de la mort. Nous ne savons pas avec certitude si c’est une coïncidence archéologique ou si les chemins de la mort sont la trace d’une croyance très ancienne autour des rites funéraires.
Une chose reste sûre cependant, ces chemins faisaient l’objet de croyances en Bretagne il n’y a pas si longtemps que ça et plusieurs légendes préviennent les ignorants qui viendraient se promener sur les voies de la mort ou tenter d’en bloquer l’accès.
“Malheur au propriétaire assez mal avisé pour vouloir interdire, sur ses terres, l’accès d’une de ces voies sacrées.”
On raconte aussi que c’est surtout dans ces mauvais petits chemins, qu’on rencontre la charrette de l’Ankou.